Eid sous tension : quand l’obligation sociale heurte l’incapacité financière, au cœur des défis numériques et stratégiques du Maroc

Eid sous tension : quand l’obligation sociale heurte l’incapacité financière, au cœur des défis numériques et stratégiques du Maroc

 

 

 

Par Dr. Achoui Rabab

Dans le contexte de l’Aïd, le Maroc se retrouve une nouvelle fois face à un paradoxe devenu presque insoutenable : une fête censée incarner le partage, la solidarité et la dignité familiale se transforment, pour beaucoup de ménages, en épreuve économique. La flambée des prix,

en particulier celle des denrées alimentaires et des produits de première nécessité, vient rappeler avec brutalité que le rituel social ne se vit pas de la même manière selon les moyens dont on dispose.

Pour une fête de la population, l’Aïd n’est plus seulement une célébration religieuse et familiale ; il devient un test de résistance budgétaire.

Ce contraste met en lumière une réalité plus profonde : l’écart croissant entre les normes et les capacités économiques réelles des citoyens. Dans l’imaginaire collectif, l’Aïd doit rassembler, offrir, honorer, recevoir. Mais lorsque le coût de la vie grimpe plus vite que les revenus, cette obligation symbolique peut se transformer en pression sociale lourde, parfois humiliante.

Le citoyen se retrouve alors sommé de participer à un modèle de consommation qu’il ne peut plus suivre. La fête, au lieu d’être un moment de joie, devient pour certains un moment de dette, de renonciation ou de culpabilité.
Cette situation pose aussi une question plus large :

comment parler de transition sociale, économique, numérique et institutionnelle dans un pays où une partie importante de la population lutte encore pour préserver son équilibre quotidien ?

La transition, qu’elle soit productive, numérique, écologique ou sociale, suppose des citoyens capables d’adhérer au changement. Or, un citoyen fragilisé par l’inflation, l’instabilité des prix et l’insécurité économique peut difficilement porter sur ses épaules le poids d’une transformation nationale ambitieuse.

La révolution ne se décrète pas seulement par les discours ; elle exige une base sociale solide, un minimum de confiance, et surtout une capacité réelle à suivre le rythme.
Le problème, dès lors, n’est pas seulement celui du pouvoir d’achat. Il touche à la cohésion sociale, à la justice économique et à la crédibilité du modèle de transition lui-même. Quand l’écart se creuse entre les injonctions de la société et les moyens du citoyen, le risque est grand de voir naître une forme de déconnexion silencieuse. Le citoyen est invité à « avancer », à « s’adapter », à « changer », mais avec quels outils, quelle protection, et quelle marge de manœuvre ? C’est là toute la contradiction : on attend de lui qu’il accompagne une transformation nationale, alors même qu’il peine à assumer les obligations les plus élémentaires de la vie sociale.
L’Aïd, dans ce contexte, devient un révélateur.

Il ne montre pas seulement la hausse des prix ; il expose les fragilités d’un modèle où les symboles sociaux continuent d’exiger beaucoup, alors que les réalités économiques donnent de moins en moins. Entre l’esprit de fête et les duretés du quotidien, entre l’exigence de partage et la fragilité du pouvoir d’achat, se dessine une fracture qui mérite d’être regardée en face.

Car une société ne peut réussir sa transition que si elle accepte de mesurer la distance entre ses ambitions et les conditions concrètes de vie de ses citoyens.

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